« Père, qu’ils soient un, comme nous sommes un » (Jn 17, 21). Cette prière de Jésus, prononcée dans son ultime discours avant la Passion, demeure au cœur de toute démarche œcuménique. Elle inspire tout particulièrement la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens, célébrée chaque année du 18 au 25 janvier. Instituée au début du XXᵉ siècle, notamment sous l’impulsion de l’abbé Paul Couturier, cette initiative invite les chrétiens de différentes confessions à reconnaître l’urgence de l’unité visible de l’Église dans la fidélité au Christ. C’est dans cet esprit que la communauté Saint Pierre Canisius (Kinshasa) a organisé, le samedi 24 janvier 2026 en soirée, une conférence sur le thème : « L’usage des icônes dans l’Église orthodoxe ». La rencontre était modérée par le Père Gibert Mbambi, SJ, spirituel de la communauté, avec comme intervenants le Père André Nsaka et le Professeur Kambale Mandola. Le premier, baptisé Nicéphore, est prêtre orthodoxe célibataire. Tonsuré moine en 2019, il a été ordonné prêtre en 2020. Licencié en mathématiques et en théologie, il est actuellement doctorant en théologie à l’Université de Thessalonique. Le Professeur Mandola, lui, est un laïc orthodoxe, docteur en théologie de la même université, professeur et membre du Conseil orthodoxe de Bruxelles. Marié, il est père de deux enfants. La conférence a rassemblé plusieurs congrégations religieuses du plateau de Kimwenza, témoignant de l’intérêt suscité par la thématique et de l’ouverture au dialogue interecclésial. Une Église enracinée dans l’Écriture et la Tradition La conférence s’est articulée autour de deux temps forts. Dans un premier temps, le Professeur Mandola a présenté l’histoire de l’Église orthodoxe en deux grandes périodes : de 313 à 1054, époque de l’Église indivise, puis de 1054 à nos jours, marquée par le schisme entre l’Eglise d’Orient et celle d’Occident. Il a rappelé que la foi orthodoxe repose sur deux sources indissociables : les Saintes Écritures et la Tradition. Cette Tradition vivante comprend les conciles œcuméniques, la liturgie, les écrits des Pères de l’Église et la vie spirituelle du peuple de Dieu. Il a ensuite abordé la question des sacrements, précisant que l’Église orthodoxe en reconnaît traditionnellement sept : le baptême, la chrismation (équivalent de la confirmation), l’eucharistie, la pénitence, le mariage, l’ordination et l’onction des malades. Loin d’être de simples rites, ces sacrements sont des actes par lesquels Dieu communique sa grâce et sanctifie l’homme. Enfin, il a présenté la structure hiérarchique de l’Église orthodoxe, organisée en trois degrés : l’évêque, garant de l’unité et de la foi apostolique ; le prêtre, chargé de la célébration des sacrements et de l’accompagnement pastoral ; et le diacre, au service de la liturgie et de la charité. Chaque ministère est conçu comme un service du peuple de Dieu, dans une logique de communion plutôt que de domination. Les icônes : entre image et mystère Dans la seconde partie, le Père André Nsaka a développé la vision orthodoxe des icônes. Il a rappelé que le Décalogue interdit l’idolâtrie, tout en soulignant la distinction fondamentale entre idolâtrie et usage des images. L’idolâtrie consiste à absolutiser une représentation au point qu’elle remplace Dieu, tandis que l’icône, dans la tradition orthodoxe, est une « fenêtre ouverte sur le divin », un moyen de conduire le croyant vers Dieu. Pour illustrer cette distinction, il a évoqué Exode 25, 18, où Dieu demande à Moïse de fabriquer le serpent d’airain afin que quiconque le regarde soit guéri. L’image devient ainsi un instrument de salut, et non un objet d’adoration. Les icônes, a-t-il expliqué, « nous font penser à Dieu, élèvent nos âmes et nous mettent en relation avec le Créateur ». Leur valeur dépend donc de l’usage qui en est fait : elles sont des supports de prière, de contemplation et de catéchèse. Un dialogue vivant et fécond La rencontre s’est poursuivie par une séance de questions-réponses portant sur plusieurs thèmes sensibles et actuels : le célibat des prêtres orthodoxes, la distinction entre prêtres mariés et célibataires, la place de la Vierge Marie dans la vie de l’Église, la vie après la mort, la signification du signe de croix ou encore la synodalité. La qualité et la pertinence des échanges ont permis d’éclaircir de nombreux points théologiques et pastoraux, révélant un réel désir de compréhension mutuelle et de dialogue sincère. La soirée s’est achevée dans le recueillement, par la récitation commune du Notre Père. Marcher ensemble vers l’unité Plus qu’un simple exposé théologique, cette rencontre a constitué un signe concret de communion, une réponse, modeste mais réelle, à la prière de Jésus : « Père, qu’ils soient un ». Elle a rappelé que l’œcuménisme n’est ni une dilution des identités ni une uniformisation forcée, mais un chemin de vérité, de charité et d’humilité. Comme le souligne le Pape Léon XIV, il ne s’agit pas « d’un œcuménisme de retour à l’état antérieur aux divisions, ni une reconnaissance mutuelle du statu quo actuel de la diversité des Églises et des communautés ecclésiales, mais plutôt un œcuménisme tourné vers l’avenir, de réconciliation sur la voie du dialogue, d’échange de nos dons et de nos patrimoines spirituels. Le rétablissement de l’unité entre les chrétiens ne nous appauvrit pas, au contraire, il nous enrichit. » (Lettre apostolique In Unitate Fidei, 11). À travers le dialogue, la prière et la connaissance réciproque, les Églises sont appelées à marcher ensemble vers l’unité voulue par le Christ. Iwos’o J. P. Bouckaert, SJ
Une école du cœur, pour une vie-mission : entretien avec le Père Stanislas Kambashi, SJ
À l’issue de son Troisième An vécu à Cape Coast, au Ghana (22 juin – 5 décembre 2025), le Père Stanislas Kambashi Mbeshi revient sur cette étape décisive de sa formation jésuite. Entre retour aux sources ignatiennes, approfondissement de l’« école du cœur » et relecture de l’identité du compagnon de Jésus comme vie-mission, il évoque comment ce temps de probation ultime a affiné sa liberté intérieure, renouvelé son désir de servir et préparé son retour à la mission avec une disponibilité plus large et plus enracinée.Entré dans la Compagnie de Jésus le 21 septembre 2008 et ordonné prêtre le 10 juillet 2021, le Père Kambashi est actuellement supérieur de la communauté San Pietro Canisio à Rome. En une phrase, comment décririez-vous ce que le Troisième An à Cape Coast a été pour vous, à ce moment de votre cheminement dans la Compagnie de Jésus ? Le troisième An a été pour moi un moment d’apprentissage et d’approfondissement, de retour aux racines de la Compagnie, à la source de l’inspiration qui a guidé Ignace et les premiers compagnons ; aux textes qui en témoignent et à ceux qui ont été écrits au long des siècles, et qui nous parlent et orientent les modii vivendi et procedendi de la Compagnie de Jésus. Saint Ignace parle du Troisième An comme d’une « école du cœur ». Qu’est-ce que cette expression a pris comme sens concret pour vous durant ces six mois ?Qu’est-ce que cette école vous a appris ou rappelé d’essentiel dans votre relation au Seigneur et à la Compagnie ? Les paroles du Christ : « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » peuvent nous aider à comprendre pourquoi parler du Troisième An comme d’une « école du cœur », dans le sens où cette période de formation prépare le cœur à entrer totalement dans la Compagnie de Jésus, avec tout ce que je suis, avec tout mon moi, avec tout ce que je suis et tout ce que j’ai. C’est le don total. L’expression latine utilisée pour « école du cœur » est « schola affectus », et renvoie à la manière dont je suis affecté ou je me laisse affecter par les choses, à la manière dont je vis, je comprends les choses et la signification que je leur donne. Ce temps est alors une opportunité pour grandir dans l’humilité, l’abnégation et la connaissance du Christ, tout en faisant voir les choses sous une lumière nouvelle. C’est donc un moment où l’on apprend à aimer davantage, à grandir dans l’amour de Dieu et pour la Compagnie. Dans ce sens, je peux témoigner qu’il y a un plus qui s’est ajouté dans ma vie comme personne et comme jésuite. Il est vrai que plus on va en profondeur, plus on découvre la grandeur de l’œuvre qui a commencé et continue avec le doigt de Dieu, et plus on se sent porté à y poursuivre son cheminement et à s’y engager davantage et définitivement. L’un des sens que cette expression a eu pour moi est celui « d’avoir les mêmes sentiments que le Christ », comme dit saint Paul dans sa Lettre aux Philippiens ; ou, en m’inscrivant dans la même ligne que le père Pedro Arrupe, que mon cœur puisse battre comme celui du Christ afin d’aimer comme lui. Il s’agit de laisser mon regard sur la réalité et sur le monde être transformé par celui du Christ, afin de mieux travailler au salut des âmes. En entrant dans la Compagnie de Jésus, vous avez effectué les Exercices spirituels durant le noviciat. Comment avez-vous vécu pour une seconde fois le mois des Exercices spirituels à ce moment précis de votre vie et de votre mission ? Même si on fait les Exercices Spirituels chaque année ou souvent, à chaque fois qu’on le fait, c’est comme si c’était la première fois, par la manière dont l’Esprit vous guide et par la manière dont on se laisse conduire par l’accompagnateur. Cette deuxième grande retraite a été pour moi une expérience spirituelle intense, qui m’a donné un nouveau départ. Le Troisième An est aussi une ultime probation. En quoi ce temps a-t-il confirmé, purifié ou approfondi votre désir de servir le Seigneur dans la Compagnie de Jésus ? Y a-t-il une grâce, une expérience ou une parole que vous emportez de ces six mois et qui éclaire déjà votre retour à la mission ? L’un des aspects sur lequel a insisté le Troisième An est l’identité du jésuite. Le premier décret de nos congrégations générales porte sur la question de savoir : « Qui sommes-nous aujourd’hui ». Chaque époque apporte une réponse discernée en fonction des situations socio-ecclésiales dans lesquelles les jésuites vivent et œuvrent, mais en partant toujours de ce fondement : être compagnon de Jésus. Il s’agit alors, d’abord, d’ « être » avant de « faire ». Et le compagnon de Jésus étant toujours envoyé en mission, cette identité implique toujours et déjà la mission, au point qu’il convient de parler de notre « vie-mission ». L’être jésuite est toujours lié à sa mission, avec tout ce que cela implique. Je pense que c’est l’une des expressions-clés que j’emporte et qui éclaire mon retour en mission. Le Troisième An s’est déroulé au Ghana, à Cape Coast, un lieu chargé d’histoire humaine et spirituelle. En quoi ce contexte africain a-t-il influencé votre cheminement intérieur ? Il est vrai que le lieu où s’est déroulé mon Troisième An est chargé d’histoire humaine et spirituelle. Le Ghana est le pays de Kwame Nkrumah, grand panafricaniste au vrai sens du terme ; on y trouve le peuple Ashanti, dont le royaume n’avait jamais été colonisé. Marqués par un héritage spirituel profond, exprimé notamment à travers les Adinkra Symbols, les ghanéens sont un peuple accueillant, respectueux et pacifique. Cape Coast est la première capitale du Ghana. Une personnalité comme Koffi Hannan y a fait une partie de ses études. A quelques kilomètres de cette ville, sur l’océan Atlantique, se trouve le Château d’Elmina, d’où partaient de nombreux hommes et femmes réduits en esclavage vers l’Occident. Des dizaines des milliers d’Africains y ont subi des traitements
Kisantu: jubilé de 60 ans de vie religieuse du Frère Paul Nianda Dila, SJ
Les jésuites de Kisantu, en République démocratique du Congo, ont célébré le samedi 10 janvier 2026 le jubilé de 60 ans de vie religieuse du frère Paul Nianda Dila, SJ. Né le 12 juillet 1941, le Frère Paul Nianda Dila est entré dans la Compagnie de Jésus le 7 septembre 1965, au noviciat Saint Jean de Brito de Djuma. Il a prononcé ses derniers vœux le 4 février 1979. Aujourd’hui âgé de 84 ans, il totalise six décennies de vie religieuse marquées par une fidélité constante à son engagement et un service discret au sein de la Compagnie. La célébration s’est tenue au sein de la communauté du Collège Kubama. Une messe d’action de grâce a été célébrée à 11h00 par le père Crispin Mbala, SJ, curé de la paroisse Sainte Trinité de Nkandu et supérieur de la communauté, entouré de plusieurs concélébrants. La liturgie a permis de rendre grâce pour le chemin parcouru par le frère Paul et pour sa contribution à la vie et à la mission de la communauté. À l’issue de la célébration eucharistique, le Frère Paul a pris la parole pour exprimer sa reconnaissance à Dieu, à la Compagnie de Jésus, ainsi qu’à ses compagnons, aux membres de sa famille et aux fidèles présents. La participation nombreuse des invités a témoigné de l’attachement et de l’estime dont le jésuite octogénaire bénéficie au sein de la communauté locale. Le jubilé du frère Paul Nianda Dila a été l’occasion de rendre grâce pour un parcours religieux caractérisé par la fidélité, la discrétion et la constance dans le service, mais aussi de rappeler la place essentielle des Frères jésuites dans la mission de la Compagnie de Jésus. Comme l’a souligné le Père général Arturo Sosa, citant la 34e Congrégation Générale, «les Frères jésuites participent à l’action apostolique et missionnaire de la Compagnie, en garantissant la spécificité du mode de procéder jésuite et son efficacité apostolique ; la mobilité qu’exige un universalisme apostolique, la multiplicité des tâches pastorales et, spécialement, la nécessité d’être aidé pour réaliser la mission amenèrent Ignace à recevoir dans le corps de la Compagnie une diversité de membres, prêtres et frères, qui partagent la même vocation et contribuent à mener à bien cette mission unique» (CG 34, d. 7, n. 3). Le Père Sosa invitait ainsi à reconnaitre la richesse et la profondeur du témoignage apostolique que rendent les Frères jésuites «au sein de la communauté religieuse, de l’Eglise et dans la diversité des contextes sociaux où la Compagnie de Jésus réalise son travail apostolique. (…) Ils nous rappellent non pas tant la fonction qu’ils exercent, mais la profondeur de la consécration, du don joyeux et amoureux qu’ils font d’eux-mêmes au Seigneur» (Lettre du Père général Arturo Sosa, 31 octobre 2017). Le parcours du Frère Paul Nianda Dila s’inscrit pleinement dans cette tradition: une vie donnée sans bruit, mais avec une charité constante, au service de la mission et de la communauté. Par Christian Kombe, SJ et Michel Gwogwo, SJ
La dernière route d’un missionnaire de brousse: Hommage au père Jef De Pril, SJ
Le vendredi 2 janvier 2026, le père Jozef De Pril, SJ, affectueusement appelé Jef, s’est éteint à l’hôpital Gasthuisberg de Louvain. L’annonce officielle de son décès a été faite le lendemain par le supérieur régional des Jésuites aux Pays-Bas et en Flandre, le père Marc Desmet, SJ.Âgé de 82 ans, le Père De Pril appartenait à la communauté jésuite de Heverlee et à la Province d’Afrique centrale, à laquelle il a consacré plus de cinquante années de sa vie missionnaire, essentiellement en République démocratique du Congo. La messe d’adieu a été célébrée le samedi 10 janvier à Heverlee-Louvain, avant les obsèques au cimetière De Jacht. Avec lui disparaît une figure discrète mais marquante de la présence missionnaire jésuite belge en terre congolaise. D’Ophasselt à la brousse congolaise: un itinéraire missionnaire Né le 10 avril 1943 à Ophasselt, en Belgique, Jozef De Pril entre dans la Compagnie de Jésus le 7 septembre 1962 à Drongen. Après des études de philosophie à Eegenhoven et Namur, puis de théologie à Eegenhoven, il est ordonné prêtre en 1973. Dès 1974, il est envoyé au Congo. Après une période d’apprentissage linguistique, il assume divers services pastoraux avant de revenir en Belgique en 1977 pour des études supérieures. En 1979, après ses derniers vœux, il repart au Congo, appelé alors Zaïre. À partir de là, son nom se confond avec un apostolat et un style de vie : celui du missionnaire itinérant, parcourant villages et pistes de terre dans les provinces du Kwango et du Kwilu : Mawanga, Kikombo et surtout Djuma, où il vivra près de quarante ans et partagera sa mission notamment avec le père Guy Brichard. Jusqu’à un âge avancé, le Père De Pril sillonne la brousse, administrant les sacrements, formant les catéchistes, soutenant les communautés chrétiennes isolées. En octobre 2025, affaibli par la maladie, il regagne la Belgique pour des soins. «Un homme de la route et de la poussière» Pour le Père John Allary Munganga, qui a été son compagnon de mission à Djuma, Jef De Pril fut avant tout «un homme de la route et de la poussière, un pasteur qui a choisi de marcher avec son peuple», partageant la vie des oubliés dans un style profondément évangélique: «aller à la rencontre, écouter, demeurer». Le Père De Pril «a marché sur les routes poussiéreuses et marécageuses du Kwango et du Kwilu pour servir ses frères et sœurs», administrant les sacrements, accompagnant les malades, réconciliant les familles. Il incarnait une présence humble et fidèle, au point d’être appelé «mundele-ndombe», un “Blanc devenu Noir”. Sa vie, souligne le Père Munganga, fut une longue itinérance spirituelle, désormais accomplie dans le repos de Dieu. Un compagnon solide et polyvalent Le Père Séverin Mukoko, qui a aussi vécu avec lui à Djuma à partir de 2013, dresse le portrait d’un homme à la fois rigoureux, joyeux et extraordinairement polyvalent.Missionnaire, mécanicien, archiviste, électricien, conseiller pastoral: Jef savait tout faire, et surtout se rendre disponible. Il rappelle le rituel immuable des départs en itinérance, la préparation minutieuse du véhicule, les caisses de registres, les outils, les objets liturgiques, autant de signes d’une mission vécue dans la durée. Grâce à lui, souligne-t-il, les registres paroissiaux de Sain Guy Djuma sont parmi les rares à être tenus sans interruption depuis 1919. «Il s’est donné lui-même pour les autres et il a su offrir tout ce que le Seigneur lui a fait comme dons, voir son propre sang qu’il donnait, avec le conseil de ses médecins, chaque deux mois à la banque du sang de l’Hôpital Général de Référence de Djuma», témoigne le Père Mukoko. Un pèlerin infatigable Erick Lenga, qui l’a connu comme stagiaire et régent, se souvient d’un homme qui ne se présentait jamais comme un chef, mais comme un pèlerin. Pour le Père De Pril, la mission n’était pas d’abord affaire de structures, mais de présence: partager les repas, écouter longuement, accompagner spirituellement, discerner avec. Sa fidélité à la tradition ignatienne se manifestait dans une vie rythmée par la prière, l’examen de conscience et l’Eucharistie. Convaincu que Dieu était déjà à l’œuvre dans les villages avant son arrivée, il se voyait comme un humble accompagnateur de cette présence divine. «Il est retourné vers Dieu qu’il nous a appris à aimer», dira simplement un villageois après son décès. L’un des derniers «broussards» héroïques Avec le départ du Père Jef De Pril, c’est une page de l’histoire missionnaire qui est en train de se tourner. Il était l’un des derniers survivants de cette génération de broussards héroïques, qui ont choisi de s’enraciner durablement dans les terres congolaises, loin des centres, au plus près des populations rurales. Sa vie aura laissé le témoignage d’une fidélité silencieuse à l’annonce du Christ auprès des communautés rurales du Congo profond. Par Christian Kombe, SJ
Vocation missionnaire et ouverture à l’universel: entretien avec le P. Claudien Bagayamukwe, SJ
De Bukavu à Tokyo et Hiroshima, puis à Lyon, Claudien Bagayamukwe chemine dans une vocation profondément marquée par l’universel. Jésuite congolais appliqué à la province du Japon, il revient dans cet entretien sur son itinéraire spirituel et intellectuel, son expérience missionnaire en Asie, sa passion pour l’écriture et la manière dont il porte, loin de son pays, l’espérance d’un Congo meurtri par la guerre. Propos recueillis par Christian Kombe, SJ Père Claudien Bagayamukwe, votre cheminement dans la Compagnie de Jésus vous a conduit de la RD Congo au Japon, puis à la France. Si vous deviez raconter votre itinéraire en partant de ce qui vous a mis en route, par où commenceriez-vous? Si je devais remonter à la source de ce long déplacement, je commencerais sans hésiter par les collines de ma ville natale, Bukavu. Mais avant même les couloirs du Collège Alfajiri, il y a un terreau plus intime: celui de ma famille. J’ai grandi auprès de mon grand-père maternel, qui a joué un rôle décisif dans mon cheminement. C’est auprès de lui que j’ai appris, très concrètement, le chemin de l’Église: la fidélité à la prière, la participation à la vie paroissiale, et le sens d’une foi vécue au quotidien, avec simplicité et profondeur. C’est ensuite au Collège Alfajiri que cet enracinement a trouvé une forme plus explicite. Adolescent, j’y ai été profondément marqué par la figure du jésuite telle qu’elle se donnait à voir au quotidien: des enseignants exigeants et passionnés, mais aussi des prêtres engagés à la paroisse, des acteurs engagés dans le champ social et des accompagnateurs spirituels. Cette manière intégrale d’être au monde et à Dieu a éveillé en moi un désir. C’est elle qui a allumé l’étincelle et m’a conduit, à l’issue de mes études secondaires, à demander à entrer dans la Compagnie de Jésus. Mon enracinement s’est d’abord fait en terre congolaise, à travers les années fondatrices du noviciat à Kisantu (2012-2014), puis de la philosophie à Kimwenza (2014-2017). Mais la vocation jésuite porte en elle une ouverture constitutive à l’universel. C’est cet appel qui m’a conduit vers l’Asie, au Japon, où j’ai vécu une véritable expérience de décentrement: l’apprentissage de la langue à Tokyo (2017-2019), une régence marquante à Hiroshima (2019-2021), puis la théologie à l’Université Sophia (2021-2023). Aujourd’hui, ce même chemin m’a conduit en France, à Lyon, pour approfondir la théologie biblique et la philosophie. De Bukavu à Lyon, en passant par Tokyo et Hiroshima, c’est finalement le même désir de servir, de comprendre et de me laisser déplacer qui continue de me tenir en route. À quel moment avez-vous compris que votre désir de servir Dieu et l’Église prenait la forme d’un appel à la Compagnie de Jésus, et qu’est-ce qui vous a aidé à l’assumer dans la durée? Ce désir ne s’est pas imposé à moi comme une évidence immédiate, mais s’est progressivement clarifié à travers un chemin de discernement. Plus qu’un attrait pour une œuvre ou un style de vie, j’ai peu à peu reconnu un appel à une manière particulière de servir: une vie apostolique qui conjugue profondeur spirituelle, rigueur intellectuelle et disponibilité au monde tel qu’il est. La Compagnie de Jésus m’est apparue comme un lieu où cette tension féconde pouvait être vécue et assumée. Ce qui m’a aidé à inscrire cet appel dans la durée, c’est l’apprentissage patient du discernement ignatien, qui invite à relire sa vie à la lumière de l’Esprit et à faire confiance aux médiations concrètes de l’Église. Les déplacements, les changements de langue et de culture, loin d’éroder cette conviction, l’ont progressivement purifiée. Ils m’ont appris que la fidélité n’est pas d’abord la répétition de ce qui rassure, mais une disponibilité renouvelée à être envoyé. Dans les moments de fatigue ou d’incertitude, ce qui m’a soutenu a été la conviction que chaque étape, même lorsqu’elle est exigeante ou semble inachevée, s’inscrit dans une histoire plus vaste que la mienne. Servir Dieu et l’Église, dans la Compagnie de Jésus, c’est accepter de ne pas tout maîtriser, mais de se laisser conduire, pas à pas, vers un accomplissement qui dépasse mes propres projets. Comme vous l’avez décrit, votre formation vous a fait traverser des contextes très différents. Entré dans la Compagnie de Jésus en RD Congo, vous êtes actuellement appliqué à la province du Japon. Quelle est la genèse de cette vocation missionnaire? Était-ce un appel qui est né d’un désir ancré en vous ou bien vous l’avez accueilli de vos supérieurs par obéissance? Pour un jésuite, la mission ne se revendique pas, elle s’accueille comme un don qui nous précède. La genèse de mon départ pour le Japon est le fruit d’un discernement partagé avec mon Supérieur Provincial de l’époque, le Père José Minaku. J’ai reçu son appel non comme une contrainte, mais comme une invitation à une liberté plus grande: celle de me laisser déplacer au-delà de mes propres frontières. Son soutien discret et confiant a été le viatique nécessaire pour que ce départ ne soit pas un saut dans le vide, mais un véritable acte de foi. Par la suite, les encouragements de son successeur, le Père Rigobert Kyungu, ont également été pour moi précieux. Ils ont confirmé ce chemin dans la paix et la continuité, me permettant d’avancer avec confiance et gratitude. Aujourd’hui, avec le recul, je goûte à une joie féconde: celle de découvrir que l’obéissance m’a ouvert des horizons inespérés et me permet de goûter pleinement à l’essence même de la vocation missionnaire de la Compagnie de Jésus. Vivre et se former au Japon suppose un fort déplacement culturel et spirituel. Qu’est-ce que cette expérience missionnaire a transformé en vous, dans votre manière de croire, de prier ou de servir? Ce déplacement a été pour moi une véritable école de dépouillement et d’humilité. Arriver au Japon, c’est consentir à redevenir apprenant: balbutier une langue, décoder des gestes, écouter longuement avant de pouvoir parler. Cette expérience m’a profondément déplacé dans ma manière de servir. J’y ai compris que la mission ne consiste pas d’abord à agir