Le mois de mars porte une mémoire particulière pour la Compagnie de Jésus en Afrique centrale. Deux dates s’y inscrivent comme des repères fondateurs : le 18 mars 1548, qui marque l’arrivée des premiers jésuites au Royaume du Kongo, et le 30 mars 1893, jour où une nouvelle équipe missionnaire atteint Boma pour fonder la Mission du Kwango. Cent trente-trois ans plus tard, ces anniversaires ne relèvent pas seulement du souvenir historique : ils invitent à raviver, pour aujourd’hui, le feu missionnaire qui continue d’animer la Province.
Boma, 30 mars 1893 : une mission semée dans la foi
Le jeudi saint 30 mars 1893, une équipe de trois jésuites posait le pied à Boma: il s’agit des Pères Émile Van Hencxthoven, supérieur de la mission de 1893 à 1902, Dumont, et du Frère Lombary. Leur arrivée n’était pas le fruit du hasard, mais l’aboutissement d’un élan spirituel et apostolique longuement préparé. Quelques semaines auparavant, rapporte Mgr Fernand Mukoso (Cf. Les origines et les débuts de la Mission du Kwango (1879-1914), p. 76), le Père Van Hencxthoven avait lancé, en Europe, de véritables croisades de prière, invitant les fidèles à soutenir cette mission naissante par leurs intercessions et leurs bonnes œuvres. Dès l’origine, la Mission du Kwango apparaît ainsi comme une œuvre portée autant par la prière que par l’engagement apostolique.
Ce premier groupe sera rejoint un mois plus tard par les Frères De Sadeleer et Justin Gillet, qui marquera durablement la région en fondant plus tard le célèbre jardin botanique de Kisantu; signe que l’annonce de l’Évangile s’est aussi accompagnée d’un travail patient au service du développement humain.


Une mémoire plus ancienne : les premières missions au Royaume du Kongo
Si la Mission du Kwango marque un tournant décisif, elle n’est pourtant pas la première présence jésuite en Afrique centrale. Dès le 18 mars 1548, sous le généralat de Saint Ignace de Loyola, quatre jésuites atteignent Mbanza Kongo, dans l’actuelle Angola, grâce à la médiation de l’ambassadeur Diogo Gomes, prêtre Kongo d’ascendance portugaise. Celui-ci entrera dans la Compagnie de Jésus en 1549 sous le nom de Cornelius Gomes, devenant probablement le premier jésuite africain de l’histoire (cf. Festo Mkenda, St. Ignatius’ interest for Africa – Kingdom of Kongo – The Society of Jesus).
Cette première mission, bien que brève, ouvre une page importante de l’histoire missionnaire. Les jésuites quittent le Kongo en 1555, dans un contexte de tensions avec le roi Diogo Ier. Ils y reviendront vers le dernier quart du 16ᵉ siècle, où leur présence se prolongera pendant près d’un siècle, avant une nouvelle expulsion en 1674.
Entre-temps, invités à Luanda, où les Portugais s’étaient également établis, ils y demeureront jusqu’à leur expulsion en 1759, à la suite des mesures prises par le marquis de Pombal contre la Compagnie dans les territoires portugais.


Le retour en Afrique centrale et l’héritage d’une double fondation
Avec la Mission du Kwango, la Compagnie de Jésus fait son retour durable dans ce qui constitue aujourd’hui la République démocratique du Congo. Il faudra cependant attendre octobre 1973 pour qu’elle reprenne officiellement sa présence en Angola.
L’actuelle Province jésuite d’Afrique centrale (ACE), qui englobe la RDC et l’Angola, se comprend ainsi comme l’héritière de ces deux grands moments missionnaires : celui du 16ᵉ siècle, dans les premières tentatives d’évangélisation dans le Royaume du Kongo, et celui du 19ᵉ siècle, avec le grand élan missionnaire de la seconde évangélisation de l’Afrique profonde.
Ces deux dates – le 18 mars et le 30 mars – inscrites au cœur du même mois, ne sont pas de simples repères chronologiques. Elles rappellent que la vocation jésuite est profondément missionnaire : une disponibilité à être envoyés « aux frontières », là où l’Évangile doit encore être annoncé, accueilli et incarné.
Honorer la mémoire des pionniers et raviver aujourd’hui le feu missionnaire
Faire mémoire de ces débuts, c’est aussi honorer les figures des pionniers de la mission, parmi lesquels figure le P. Émile Van Hencxthoven, dont nous célébrerons le 6 avril prochain le 120ᵉ anniversaire de la mort. Il s’éteint en 1906 à Wombali, au terme d’une vie donnée sans réserve à la mission.
Son engagement, marqué par une foi audacieuse et une grande capacité d’initiative, témoigne de ce qu’a été, dès l’origine, la mission jésuite en Afrique centrale : une présence humble, souvent fragile, mais enracinée dans une confiance profonde en Dieu et dans un amour concret pour les peuples rencontrés.
En célébrant ces anniversaires, la Province d’Afrique centrale ne se tourne pas seulement vers son passé. Elle est invitée à se laisser interpeller pour aujourd’hui. Le feu missionnaire qui animait les premiers compagnons ne relève pas d’une époque révolue ; il demeure le cœur battant de l’identité jésuite. Du Royaume du Kongo à la Mission du Kwango, des pionniers du 16ᵉ siècle aux jésuites d’aujourd’hui, une même histoire se déploie : celle d’un envoi, d’une présence et d’un service, entre fragilités indéniables et zèle ardent.
Dans un contexte marqué aujourd’hui par de nouveaux défis – politiques, sociaux, culturels, écologiques et ecclésiaux – , cette mémoire appelle à renouveler la disponibilité, la créativité et le courage apostolique. La Compagnie de Jésus en Afrique centrale est appelée à continuer d’écrire cette histoire, non pas en répétant le passé, mais en laissant l’Esprit ouvrir des chemins nouveaux, au service de l’Évangile et des peuples auxquels elle est envoyée.
Par Christian Kombe Lele, SJ
