Kubama (1926-2026) : un centenaire entre héritage et espérance pour la RDC

Célébrer cent ans d’existence n’est jamais un simple retour sur le passé. Pour une institution jésuite, c’est d’abord un exercice de discernement : relire une histoire, en éprouver les fidélités et les écarts, et s’ouvrir à ce qui appelle encore à naître.

Le colloque organisé à Kisantu du 16 au 18 avril 2026, à l’occasion du centenaire du Collège Kubama, s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Loin de se limiter à une commémoration, il a cherché à articuler trois dimensions essentielles : la mémoire d’un héritage, l’exigence d’un engagement présent et l’appel d’une espérance pour l’avenir.

Comme l’a souligné le recteur du collège, le Père Jean-Claude Bindanda, SJ, « ce centenaire est un héritage qui nous honore, mais aussi une responsabilité qui nous engage ». Cette tension entre mémoire et responsabilité a traversé l’ensemble des travaux. En présence de Mgr Crispin Kimbeni, évêque de Kisantu, des anciens élèves,  des élèves, des enseignants une question s’est imposée avec acuité : que reste-t-il aujourd’hui de la promesse éducative de Kisantu, et que peut-elle encore engendrer pour la République démocratique du Congo ?

Kisantu : une genèse marquée par l’ambivalence

La réflexion sur l’éducation missionnaire en Afrique centrale a longtemps oscillé entre deux lectures opposées : l’une, critique, y voit un instrument de domination coloniale ; l’autre, plus apologétique, en exalte l’œuvre civilisatrice. Le colloque de Kisantu invite à dépasser cette alternative trop simpliste. L’hypothèse qui guide cette analyse est la suivante : le projet éducatif de Kisantu, bien qu’inscrit dans un contexte colonial, a porté en lui une dynamique d’émancipation intellectuelle et sociale, rendue possible par des traits fondamentaux de la pédagogie ignatienne :  le magis, la cura personalis et l’orientation vers le service.

La conférence du Père Anicet N’teba Mbengi, SJ a rappelé avec rigueur les origines du projet. L’implantation jésuite dans l’État indépendant du Congo répondait à une double finalité : évangéliser et former des auxiliaires pour l’administration coloniale. Cette double orientation inscrit dès l’origine le projet dans une tension constitutive. Toutefois, l’analyse du Père N’teba a également mis en évidence une profondeur historique souvent négligée : l’héritage des premières missions jésuites au royaume du Kongo dès le XVIe siècle. Cette mémoire longue relativise l’idée d’une simple greffe coloniale.

L’une des contributions majeures de cette communication réside dans la mise en lumière de la Fondation Médicale de l’Université de Louvain au Congo (FOMULAC) et du Centre agronomique de l’Université de Louvain au Congo (CADULAC), véritables matrices d’un projet universitaire. La prophétie formulée dès 1926 — voir émerger à Kisantu une université — trouvera son accomplissement avec L’université Lovanium à Kinshasa. Malgré les tensions institutionnelles qui ont accompagné ce transfert, une conviction demeure : les œuvres dépassent ceux qui les fondent.

Une vision éducative intégrale : former pour servir

L’intervention du Père Augustin Kalubi, SJ a recentré le débat sur l’essentiel : l’éducation jésuite ne peut se réduire à la transmission de savoirs. Elle vise la formation intégrale de la personne. Son triptyque — former la tête, le cœur et l’âme — rejoint les quatre piliers de la pédagogie ignatienne : conscience, compétence, compassion, engagement. Cette articulation confère à l’éducation une finalité claire : former des acteurs capables de transformer la société.

Dans le prolongement de cette perspective, le Père Gauthier Malulu, SJ a approfondi la dimension théologique. En revisitant la devise Ad Majorem Dei Gloriam, il a montré que le magis ne relève ni de la performance ni de l’élitisme, mais d’une générosité orientée vers le service. Sa lecture kénotique de la gloire de Dieu — qui se manifeste dans l’abaissement — donne à l’engagement éducatif une profondeur spirituelle exigeante : servir davantage, c’est glorifier davantage.

L’épreuve du réel : que sont devenues les élites formées ?

La conférence du Père Jules Kipupu, SJ a introduit une rupture salutaire dans le ton du colloque. En posant frontalement la question de l’engagement des anciens élèves, il a déplacé le regard du projet vers ses fruits. Le constat est nuancé. Si de nombreux anciens servent avec dévouement, notamment dans des secteurs fragiles, une interrogation demeure : la formation reçue produit-elle réellement des acteurs de transformation sociale ?

La question — « les jésuites sont-ils encore fiers de leurs anciens élèves ? » — a agi comme un révélateur. Sans céder au pessimisme, le Père Kipupu a appelé à une reconfiguration de la formation : renforcer l’éducation politique, favoriser l’immersion auprès des plus pauvres et intégrer l’écologie intégrale comme horizon pédagogique.

L’université en crise : perte de sens ou crise de l’homme ?

Le Père Alain Nkisi, auqnt à lui, a élargi la réflexion à l’échelle du système universitaire congolais. Le paradoxe qu’il met en évidence est frappant : alors que le nombre d’universités a explosé, la société semble manquer de repères. Refusant les explications simplistes, le Père Nkisi a rappelé que la dérive morale ne s’enseigne pas dans les programmes. La crise est plus profonde : elle touche à la vocation même de l’université. Être universitaire, c’est incarner un humanisme, porter des valeurs, être un repère, a-t-il souligné. Dans cette perspective, l’héritage de l’ancien CMS (Collège Moderne Scientifique) — articulation entre science et foi — apparaît comme une ressource encore féconde pour repenser un humanisme chrétien en contexte africain.

Tensions et zones d’ombre

Trois tensions majeures ont traversé les échanges au cours de ce colloque. D’abord, l’ambiguïté coloniale du projet, qu’aucune lecture ne peut totalement dissiper. Ensuite, la responsabilité des élites formées, confrontées à des contextes qui fragilisent les acquis éthiques. Enfin, le risque d’auto-célébration inhérent à tout centenaire. Le mérite du colloque aura été de ne pas esquiver ces questions, ouvrant ainsi un espace de discernement réel.

Une boussole pour l’avenir : le Pacte éducatif global

Le Pacte éducatif global du Pape François apparaît comme une grille de lecture transversale. En recentrant l’éducation sur la personne, la justice et la fraternité, il rejoint en profondeur l’intuition ignatienne du magis. Appliqué à Kubama, il invite à des choix concrets : repenser les curricula, structurer les réseaux d’anciens, renforcer l’éducation à la citoyenneté et approfondir l’option pour les pauvres.

Le centenaire de Kubama n’a pas seulement célébré une histoire ; il en a éprouvé la fécondité. Entre héritage et responsabilité, entre fidélité et conversion, le projet éducatif de Kisantu apparaît comme une œuvre inachevée. Son intuition fondatrice demeure pertinente : former des hommes et des femmes pour les autres. Mais cette intuition ne se transmet pas mécaniquement ; elle exige d’être sans cesse réinterprétée, incarnée, risquée.

Au fond, la véritable question n’est peut-être pas de savoir ce qu’a été Kubama, mais ce qu’il accepte de devenir. Être fidèle à son nom — kubama, « être prêt » —, c’est refuser le confort des acquis pour entrer dans la disponibilité. Disponibilité à servir davantage, à discerner plus finement, à espérer plus audacieusement. Car, à l’épreuve de l’histoire congolaise, une conviction demeure : il n’y a d’éducation jésuite authentique que là où le savoir devient service, et le service, espérance.

Landry Kuma-Kuma Mousa, SJ

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