Au terme de son mandat comme Supérieur provincial des jésuites d’Afrique Centrale (2020-2026), le P. Rigobert Kyungu Musenge, SJ, revient sur six années de service marquées par la foi et l’espérance. Il évoque les principaux événements qui ont jalonné son provincialat : la pandémie de Covid-19, les conflits dans l’est de la RDC, les visites des Papes François et Léon XIV, ainsi que le développement de la mission jésuite en RDC et en Angola. Il partage également son regard sur la formation des jeunes jésuites, les défis de la vie religieuse aujourd’hui et les espérances qu’il nourrit pour l’avenir de la Province. Dans cet entretien, il livre un témoignage empreint de foi, de réalisme et d’action de grâce, convaincu que, malgré les épreuves, « la mission appartient à Dieu lui-même ».
Propos recueillis par Christian Kombe, SJ


- Père Rigobert Kyungu, en arrivant au terme de votre mandat comme Provincial des Jésuites d’Afrique Centrale (ACE), dites-nous : quels événements ou moments ont particulièrement marqué ces six années de service ? Y a-t-il eu, dans ce parcours, des moments de consolation ou de désolation qui ont façonné votre regard sur la mission jésuite dans notre contexte ?
Nommé le 6 novembre 2019, je suis entré en fonction comme Provincial d’Afrique centrale le 31 juillet 2020. J’achève mes six ans de mandat ce 31 juillet 2026. Les événements qui ont marqué cette période sont nombreux. J’ai commencé mon mandat en pleine crise de la pandémie de Covid-19. Le premier défi fut celui de visiter les communautés jésuites en RDC et en Angola, ainsi que les jésuites en mission en dehors de la Province. Grâce à Dieu, ces visites ont pu s’effectuer, même s’il fallait passer par l’exigence d’un test médical avant chaque voyage. Ainsi ai-je effectué plus de 50 tests dans différentes villes de nombreux pays visités, chacun ayant ses exigences ou ses caprices. Je me suis aussi exposé, car je suis passé par des zones à risque et j’ai rencontré des personnes déjà infectées. Mais j’étais poussé par un zèle intérieur qui m’aidait à braver la peur et à toujours aller de l’avant.
Curieusement, je termine mon mandat alors que sévit une autre épidémie en RDC, celle de la maladie à virus Ebola, principalement dans l’Est du pays. A cause de cette crise sanitaire, j’ai raté l’occasion d’effectuer une dernière visite canonique à nos communautés de Bukavu et de Goma. Les compagnons et les populations de cette partie de la RDC sont frappés par les conséquences de l’occupation des rebelles de l’AFC/M23 depuis janvier-février 2025, ainsi que par la fermeture des frontières, qui a duré plus d’un mois, à cause de l’épidémie du virus Ebola. Je partage cette douleur dans mon cœur et dans ma chair ; je confie mes confrères et les populations de ces zones, à la bienveillance de Dieu.
Au sein de la Province, je ne peux passer sous silence l’expérience d’accompagner les mourants ou d’organiser les funérailles des confrères décédés. Durant mon provincialat, une vingtaine de membres de notre Province sont morts, principalement en RDC, en Belgique, en Espagne, voire en Inde. J’ai vécu chacun de ces décès avec gravité. J’ai eu la grâce de bénéficier des dernières conversations avec eux et pour certains, je me suis même retrouvé au chevet de leur lit alors qu’ils entraient dans leur agonie. Ce sont des moments de profonde communion et d’une intensité spirituelle indescriptible. Malgré la douleur éprouvée, j’ai vécu ces moments avec une grande consolation intérieure, en réalisant que mes compagnons mouraient vraiment et littéralement « entre les mains de Dieu », c’est-à-dire « dans le Seigneur ». Ils ont vraiment eu la grâce d’une bonne mort ! Je garde une pensée particulière à l’égard de chacun d’eux ; qu’ils reposent en paix !
Ces années ont aussi été marquées par la visite du Pape François en RDC (2023) et du Pape Léon XIV en Angola (2026). En RDC, le Saint-Père avait réservé du temps pour une rencontre privée avec les jésuites. J’ai eu le privilège de conduire la délégation et de m’asseoir à côté de Sa Sainteté, pour traduire les questions de mes compagnons en italien pour le Pape, et ses réponses en français pour eux. Ce fut ma dixième rencontre avec le Pape François ; j’ai pu le rencontrer à plusieurs reprises auparavant à Rome, dans diverses circonstances. Lors de sa visite en RDC, j’étais le président de la COSUMA (Conférence des Supérieurs Majeurs). Là aussi, j’ai eu à jouer un rôle particulier ; j’ai négocié pour qu’un groupe de provinciaux et provinciales puisse serrer la main de sa Sainteté ; j’ai animé la prière précédant la rencontre du Pape avec les consacrés dans la cathédrale Notre-Dame du Congo à Kinshasa, etc. Malheureusement, je n’ai pas été présent lors de la visite du Pape Léon XIV en Angola. Mais j’ai suivi de loin les nouvelles de son voyage apostolique. Il y a une différence avec le Pape François, car ce dernier était jésuite !
Parmi les événements marquants de mes six années de service figure la mise en œuvre de la gratuité de l’enseignement primaire et secondaire dans des conditions particulièrement difficiles. Il s’ensuivit notamment une grève des enseignants en pleine crise de la Covid-19. Quelle épreuve pour notre apostolat de l’éducation en RDC ! Par ailleurs, à l’interne, la Province a également connu de nombreux motifs d’action de grâce : les nombreuses entrées au noviciat, les ordinations diaconales et sacerdotales, les derniers vœux, ainsi que d’autres célébrations qui ont rythmé notre vie apostolique. Je ne m’y attarderai pas ici.
Tous ces événements ne peuvent laisser indifférent. Ils affectent nécessairement ; ils provoquent la consolation ou la désolation. J’ai pleuré lorsqu’il le fallait, j’ai aussi ri, chanté et dansé lorsqu’il le fallait. Somme toute, j’ai tiré des leçons de chaque événement, tant pour ma vie que pour ma manière de servir comme Provincial. Avec le temps, l’on finit par tirer profit de l’expérience pour relever les défis rencontrés.



- Au cœur de cette mission, quelle a été, pour vous, la grâce propre de votre service en tant que Provincial ? Qu’est-ce que ces six années vous ont appris sur vous-même, sur l’exercice de l’autorité et sur votre relation à Dieu ?
A mon avis, il appartient à d’autres de déceler la grâce propre de mon service en tant que Provincial. En rentrant en moi-même, je réalise que j’ai plutôt fait l’expérience de la permanence de la grâce de Dieu. Je peux dire que la « grâce d’état » a été une réalité pour moi. J’ai davantage compris que la mission appartient à Dieu lui-même, qui en conduit le destin. Je n’ai été qu’un instrument pour permettre à Dieu de réaliser son plan et c’est avec beaucoup de foi que j’ai vécu les différents événements de la Province. Qu’ai-je appris sur moi-même ? Je me suis découvert porteur de la grâce de la vertu de la fortitude, cette force intérieure qui permet d’assumer divers défis, avec courage, foi, confiance et sérénité. Bien sûr que j’ai fortement senti la sollicitude et la prière des autres pour ma charge ; j’ai aussi beaucoup bénéficié de l’aide de mes collaborateurs. Quant à l’exercice de l’autorité, il est avant tout un service au nom de Dieu. Il s’agit d’aider les autres à mieux répondre à l’appel de Dieu : il faut les reprendre lorsqu’il le faut et les encourager quand c’est nécessaire. Il faut surtout éviter la compromission, le favoritisme ou le laisser-aller ; il est question de s’entraider à vivre la fidélité aux prescriptions qui nous régissent. A propos de ma relation à Dieu, elle a peut-être souffert du manque de temps suffisant pour m’y consacrer, même si je devais comprendre que, finalement, toute activité était entreprise pour Dieu et au nom de Dieu. Par ailleurs, j’ai pu mettre à profit les nombreuses heures de voyage (par route ou par avion) pour élever mon esprit dans le silence de mon cœur et parfois dans l’audition des hymnes et cantiques de l’Eglise.
- Votre mandat s’est déroulé dans un contexte particulièrement éprouvant, notamment en République démocratique du Congo. Vous avez évoqué les conflits persistants qui continuent d’affecter le pays, avec une bonne partie du territoire national encore occupée par les rebelles. Comment la Province a-t-elle vécu, et continue-t-elle de traverser ces épreuves ? Quel rôle la Compagnie peut-elle jouer dans une telle situation?
La Province a vécu ces épreuves comme tous les autres citoyens de ce pays : avec indignation, colère et humiliation. J’ai invité les membres de la Province à garder leur espérance dans le Seigneur, à éviter le langage et les attitudes qui divisent, notamment à l’égard des Rwandais, jésuites y compris.
Lorsque Goma est tombé en janvier 2025, je me trouvais à Kisangani. J’ai suivi de très près la situation. La psychose avait aussi touché Kisangani. Puis Bukavu est aussi tombé en février 2025. J’ai tenu à rendre visite à mes confrères trois mois plus tard, en compagnie du père Socius. C’était une visite de réconfort et de consolation, qui a été fort appréciée, même par les collaborateurs. Quand on me demandait comment j’avais fait pour arriver à Bukavu et Goma, je répondais que je m’y étais rendu en « infiltré ». Oui, il fallait du courage pour se rendre d’abord au Rwanda avant de rejoindre Bukavu ou Goma. Une fois dans ces villes, il fallait accepter de rencontrer les rebelles. Il m’est arrivé, par exemple, de voyager avec des officiers rebelles…
Mais peu à peu, les populations de cette région ont appris à faire preuve de résilience. C’est dans ce contexte que j’ai décidé d’organiser l’ordination de trois jésuites à Goma en août 2025. L’événement avait pour but de « consoler et réconforter » le peuple de Dieu de cette région. C’est aussi le sens que je donne à notre présence à Goma où, depuis 2023, alors que le M23 avançait peu à peu pour occuper la région, nous avons ouvert une communauté jésuite.
Voilà le rôle que peut jouer la Compagnie : être là, avec ceux qui souffrent, comme des signes d’espérance. Mais « être là » aussi pour mieux comprendre la réalité et contribuer, un tant soit peu, à la recherche des solutions. Comme nous partageons la vocation prophétique de l’Église, en tant que pasteurs, il nous faut prêcher la paix et interpeller les faiseurs de guerre afin qu’ils déposent les armes. Il nous faut aussi œuvrer pour un État de droit. Nos différentes œuvres sociales doivent bien jouer le rôle qui est le leur dans ce contexte.
- Votre provincialat a également été marqué par la pandémie de Covid-19, qui a profondément bouleversé les rythmes communautaires et apostoliques, tant au niveau local que global. En quoi cette période a-t-elle transformé, selon vous, la manière de vivre la mission et la vie communautaire dans la Province ?
Quand la pandémie de Covid-19 s’est déclarée, je me trouvais encore à Rome. La ville était moins polluée ; le cosmos a bien respiré ; les oiseaux rares survolaient la ville ; les bruits d’avions ne s’entendaient plus… L’Italie, on le sait, a payé le plus lourd tribut. La pandémie a littéralement décimé une bonne partie de la population âgée. Le Pape François a joué un rôle déterminant ; il a accompagné l’Église et le monde en assurant une animation spirituelle profonde et régulière. Sans fausse humilité, j’ai réussi à introduire une intention de prière sur sa table : que l’on prie aussi pour les croque-morts qui s’occupaient de nombreux corps de victimes. Je suis donc passé par le cérémoniaire du Pape qui me connaissait, et l’intention a été publiée… Seuls le cérémoniaire et moi savions d’où elle provenait… En Italie, les aumôniers d’hôpital ne pouvaient pas accéder aux patients victimes de Covid-19. La permission avait été donnée à quelques médecins de distribuer l’eucharistie aux patients. Certains médecins ont témoigné avoir vécu une expérience indicible, celle de soigner à la fois le corps et l’âme…
C’est donc au cœur de cette pandémie que j’ai rejoint la Province. Mon médecin m’avait enjoint d’observer deux semaines de quarantaine stricte. Mais en réalité, dans ma communauté, la quarantaine n’avait même pas duré une journée. Je me suis isolé pour un repas seulement, puis les confrères m’ont invité à les rejoindre sans scrupules… En effet, le contraste était criant entre les mesures strictes en Europe et la relativisation remarquée en Afrique, notamment par rapport aux mesures barrières.
De toute façon, les activités professionnelles et commerciales ont été suspendues pour un certain temps en Afrique. Pour les communautés de la Province, ce fut l’occasion, pour les confrères, de rester ensemble longtemps. Les services et prières communautaires ont connu une forte participation et les jeux de société ont retrouvé leur place. Les membres ont davantage échangé entre eux, ce qui les a bien rapprochés. Pour la mission, nous avons appris à nous servir des moyens de communication modernes pour répandre la bonne nouvelle, mais aussi pour échanger sur Zoom ou Google Meet afin de favoriser l’union des cœurs. Cela nous aide encore aujourd’hui. En revanche, il me semble que l’humanité n’a pas bien tiré des leçons de cette crise. En effet, au cours de la crise de Covid-19, l’humanité avait retrouvé le sens de Dieu face à l’inexplicable. Mais aujourd’hui, Dieu est de nouveau relégué au second plan et l’humanité est retournée à ses vieux démons : la guerre a repris de plus belle, même là où on avait fait de grandes avancées. C’est dommage !




- Durant ces années, comme vous l’avez souligné, la Province a vécu des moments de grâce ecclésiale importants, notamment la visite du Pape François en RDC (2023) et celle tout récente du Pape Léon XIV en Angola (2026). Quel impact ces visites ont-elles eu sur la vie de la Province et sur l’élan missionnaire des jésuites et de leurs collaborateurs?
Les deux visites de deux Pontifes en un intervalle si réduit expriment bien le regard de l’Église aujourd’hui ; il se tourne vers notre continent que le Pape Benoît XVI a nommé « poumon spirituel de l’humanité ». C’est aussi un regard vers le futur visage de l’Église qui sera davantage africain. Cela se fait déjà sentir à Rome : beaucoup de congrégations religieuses, ont pour « Père Général » ou « Mère Générale » des Africain(e)s ; ce qui n’était pas le cas il y a quelques années.
Lors de leurs visites respectives, les deux pontifes ont interpellé les dirigeants africains sur les questions de justice et de paix. Ils les ont invités à rompre avec la culture de la corruption pour s’occuper davantage du bien-être social de leurs populations. L’Angola, qui a récemment célébré ses 50 ans d’indépendance, a souffert de la guerre dite « de Savimbi ». Les blessures sont encore visibles aujourd’hui. C’est une société qui a été marquée par le communisme ; la pratique religieuse y a besoin d’un approfondissement et d’un nouveau dynamisme. La visite du Pape a « réveillé » la conscience religieuse de ce peuple. Quant à la visite de François en RDC, qui regorge de nombreuses richesses minières, le Pape a saisi cette occasion pour mettre en garde le monde entier contre l’exploitation de ces richesses, dans l’oubli de la vraie richesse qu’est l’homme créé à l’image de Dieu. Il appartient aux dirigeants politiques et religieux de ces deux pays d’approfondir ces discours et de tirer profit de ces visites apostoliques de pontifes romains.
Les Jésuites ont vécu ces événements en communion avec tout le peuple de Dieu et tous les membres de l’Église. Il y avait une note particulière avec le Pape François : en tant que jésuite, il avait tenu à rencontrer ses confrères à Kinshasa. Ceux-ci se sont sentis encouragés et réconfortés dans leur engagement. On le sait, le Pape François a souvent fait recours à la spiritualité ignatienne dans son enseignement et dans ses actions. Les jésuites peuvent donc être de bons interprètes de la pensée de François, parce qu’abreuvés à la même source, celle de la spiritualité ignatienne. Dans leurs enseignements et leurs écrits, cela apparaît bien clairement. Fidèles à l’Église et à l’actuel Pape, ils peuvent aussi montrer comment la pensée de Léon XIV se recoupe et complète celle de François. Après le décès de François, nous avons organisé une messe à Kinshasa, qui a connu la participation de beaucoup de personnes ; les gens avaient bien compris qu’il nous était très proche.

- Pendant une bonne partie de votre service comme Provincial, vous avez également assuré la charge de président de la Conférence des Supérieurs Majeurs des consacrés en RDC (COSUMA). Comment cette responsabilité a-t-elle enrichi – ou éprouvé – votre mission de gouvernement au sein de la Compagnie ? Et quel regard portez-vous aujourd’hui sur le rôle des consacrés dans l’Église et la société congolaise, en particulier dans un contexte marqué par des défis sociopolitiques persistants?
La Cosuma est la fusion de deux anciennes associations des consacrés, à savoir l’ASUMA pour les hommes (Assemblée des Supérieurs Majeurs) et USUMA pour les femmes (Union des Supérieurs Majeures). A la genèse de ces deux associations, les jésuites ont joué un rôle majeur. Ce sont eux qui avaient poussé la mise en place de l’Asuma en 1960, suivie de l’Usuma en 1961. Beaucoup de provinciaux jésuites ont été présidents soit au niveau national, soit au niveau provincial (Kinshasa). Quant à moi, je suis humblement le premier président de la Cosuma qui a vu le jour en 2021. L’Église de la RDC s’est réjouie de l’implication de la Compagnie à ce tournant de l’histoire. Je me suis donc inscrit dans la tradition de mes prédécesseurs. Le Père Général m’y a encouragé, lui qui est aussi le Président de l’Union des Supérieurs Généraux au niveau de Rome.
Cette responsabilité a bien sûr enrichi ma mission dans le gouvernement de la Compagnie. Je me suis réjoui de ce qu’à travers différents diocèses où nous sommes présents, les confrères se sont aussi impliqués pour jouer des rôles importants. Il faut dire que la vie consacrée en RDC a besoin de la Compagnie de Jésus ! C’est donc une mission qui a davantage accru la visibilité de la Compagnie au sein de l’Église de la RDC. Après mon mandat de trois ans, j’ai été réélu avec succès, mais j’ai renoncé à la charge, car je souhaitais me préparer à la fin de mon mandat de Provincial, sans trop de préoccupations.
Peut-on parler d’épreuve ? Le poids de la charge de président, je l’ai davantage ressenti au niveau de ma propre personne. Car je devais me casser en mille morceaux pour assurer le bon fonctionnement de la Conférence, tout en veillant à ma province. J’ai souvent organisé des rencontres en week-end et, du coup, j’avais très peu de temps pour moi-même. Mais je reconnais à la fois l’aide de mon confrère, le père Jules Kipupu, qui m’a beaucoup épaulé, en tant que secrétaire de la Conférence. Par-dessus tout, j’y vois la main de Dieu, car aujourd’hui je me demande bien comment j’ai pu concilier les deux responsabilités.
Quant au rôle des consacrés dans l’Église, je citerais le Pape François qui leur demandait de « réveiller le monde ». Les consacrés ont une vocation prophétique, celle de dénoncer les dérives de notre société non seulement par leurs paroles, mais davantage par leur témoignage. La vie communautaire est un témoignage de haute portée dans une société en perte de valeurs et menacée par des divisions sur des bases ethniques et tribales. Dans les différentes structures et œuvres des consacrés, il ne doit pas y avoir de place pour la corruption, le vol, le mensonge, le détournement, le tribalisme, l’attachement à l’argent et au pouvoir, et d’autres antivaleurs du genre. Les consacrés ne peuvent interpeller la société, et particulièrement le monde politique, que dans la mesure où eux-mêmes ne sombrent pas dans ces vices.
Enfin, la Cosuma a été mise sur pied à la veille du Synode sur la Synodalité. L’expérience vécue fut littéralement celle d’un prélude à la Synodalité. L’Église de demain sera synodale. Il nous appartient à tous de l’édifier ainsi, dans la fidélité au patrimoine spirituel légué par le Pape François. Les consacrés, disait le Cardinal Ambongo, sont des experts en Synodalité. Je partage aussi cet avis. Il faudrait que les consacrés en prennent davantage conscience !




- La présence jésuite est encore modeste en Angola. Quelles orientations vous semblent nécessaires pour en assurer un enracinement plus solide et un développement fécond dans les années à venir?
Les Jésuites ont été présents en Angola du vivant de saint Ignace, au 16e siècle. En effet, peu de temps après la fondation de la Compagnie, quatre premiers jésuites atteignent Mbanza-Kongo le 18 mars 1548. Mbanza-Kongo, également appelée San Salvador, était alors la capitale du grand royaume Kongo. Il s’agissait des Pères Jorge Vaz, Cristovão Ribeiro, Jacome Dias, et du scolastique Diogo do Soveral. Plus tard, l’ambassadeur Gomes, Kongolais d’origine portugaise, est aussi entré dans la Compagnie en 1549 sous le nom de Cornelius Gomes, devenant ainsi le premier jésuite né en Afrique. Gomes a joué un rôle majeur dans la rédaction d’un catéchisme kikongo, imprimé pour la première fois en 1556, qui serait à la base d’une version de 1624 qui existe toujours. Très vite, les jésuites ouvrirent deux collèges, l’un à San Salvador et l’autre à Luanda. A la suite de certains problèmes politiques de l’époque, ils furent contraints de quitter la mission du royaume Kongo. Ils retourneront encore plus tard lors de la seconde phase de l’évangélisation du royaume, avant la suppression de l’ordre au 18e siècle. Les traces de l’arrivée de nos premiers compagnons à Mbanza Kongo sont encore visibles aujourd’hui.
Leur première présence avait bien prospéré mais, en raison des contextes politiques difficiles, elle n’avait pas pu continuer. C’est seulement en 1973 qu’ils sont revenus ; l’Angola faisait alors partie de la Province jésuite portugaise. Mais depuis une quinzaine d’années, le Père Général a souhaité que la RDC et l’Angola forment une seule Province, à savoir la Province d’Afrique centrale. Pour la petite histoire, la Province d’Afrique centrale était d’abord constituée de la RDC (alors Zaïre), du Rwanda et du Burundi. Avec les événements du génocide au Rwanda, une restructuration s’est avérée nécessaire et, pendant une dizaine d’années, la RDC a formé seule la Province d’Afrique centrale. Quant au Rwanda et au Burundi, ils ont d’abord été constitués en une Région pour finalement devenir une Province en 2025.
Lors de ma dernière visite en Angola, un évêque me disait que c’est avec la dernière restructuration de l’ACE que l’on sent la présence et l’apport des jésuites en Angola, dans cette deuxième phase de leur présence. Désormais, il y a des vocations jésuites en Angola, et le taux de persévérance est beaucoup plus élevé qu’avant. Aujourd’hui, nous avons six prêtres jésuites et un diacre, d’origine angolaise. Les plus âgés frôlent la cinquantaine.
Une présence modeste en Angola ? Oui, mais florissante, prometteuse et en pleine croissance. Puisque nous formons une seule Province, il y a aussi des Congolais qui œuvrent aujourd’hui en Angola. Pendant mes années de service, j’ai tenu à augmenter l’effectif des jésuites en Angola. Grâce à Dieu, nous y érigeons également une école secondaire à Mbanza-Kongo. A Luanda, l’archevêque nous demande d’ouvrir un centre social. Avec la paroisse Beata Anuarite à Luanda, la charge du Réseau Mondial de Prière du Pape et du Mouvement Eucharistique des Jeunes, nous avons déjà assez pour ne plus parler d’une présence modeste. D’autres évêques nous invitent également dans leurs diocèses, mais nous devrons discerner ces appels en fonction de nos capacités, en termes de personnel et de ressources matérielles. Il nous faudrait y aller résolument, sans toutefois trop nous précipiter. Tout cela doit s’accompagner d’une bonne promotion des vocations et d’un bon encadrement des jeunes dans leur formation.
- Comment voyez-vous aujourd’hui la jeunesse jésuite de la Province : ses forces, ses attentes et les défis de sa formation, dans un contexte où les vocations sont nombreuses en Afrique ? Et comment, dès lors, accompagner cette croissance avec profondeur et exigence ?
La jeunesse jésuite de notre province provient des sociétés angolaise et congolaise ; elle fait partie de la génération appelée « Gen Z ». C’est une jeunesse éveillée, curieuse, fort marquée par le monde digital et tout ce qui l’accompagne. Elle peut beaucoup apprendre, même si elle est en même temps exposée au risque de la superficialité. Les jeunes qui nous approchent doivent apprendre à s’inscrire dans « notre manière de procéder », qui va au-delà des générations. Il y a donc un effort d’intégration à observer tant de la part des jeunes que de la part des supérieurs et formateurs jésuites. Lorsqu’une catégorie ne comprend pas l’autre, cela peut se solder par un échec ou, malheureusement, l’interruption de la formation. Il faudrait de la patience de part et d’autre, surtout de la part des formateurs. Quant aux jeunes, ils doivent se soumettre au défi de la « conversion » pour entrer dans le genre de vie qui est propre à la Compagnie de Jésus.
Nous déplorons une baisse de vocations dans nos écoles jésuites. Je ne doute pas qu’il y ait de bonnes vocations en dehors de nos écoles (à propos, je n’ai pas eu la chance d’étudier dans une école jésuite, avant d’entrer au noviciat). Mais nous estimons que ceux qui étudient chez nous sont mieux disposés à entrer dans notre genre de vie, car ils ont longuement vu et observé les jésuites à l’école.
Je bénis Dieu parce que nous avons de nombreuses vocations par rapport à d’autres continents. Les noviciats jésuites en Afrique sont de plus en plus pleins. Nous devrons aussi augmenter la capacité d’accueil de nos scolasticats. Mais il faut veiller à la persévérance, étant donné que la formation jésuite est longue.
L’accompagnement des jeunes doit commencer dès le jour où ils contactent un jésuite pour solliciter d’entrer dans la Compagnie. Chaque jésuite doit s’assurer de présenter de bons candidats. Normalement, nous accordons une année de stage avant d’entrer au noviciat. Mais il est important que le jeune qui s’approche de nous ait déjà eu une expérience d’accompagnement avant de commencer son stage. Pendant le stage, l’accompagnement doit s’intensifier. Il n’est pas normal d’admettre au noviciat un jeune qui ne sait même pas, par exemple, qui sont saint Ignace, saint François Xavier, etc.
Notre formation insiste sur les aspect spirituel et intellectuel. Voilà pourquoi nos jeunes se munissent généralement d’un autre diplôme profane avant de commencer la théologie. Sans un bon accompagnement, l’obtention du diplôme peut constituer une tentation pour ceux dont la vocation n’est pas solide. Les jeunes en formation et les jeunes prêtres sont une force pour la mission. En dehors des études, pas mal de jeunes jésuites travaillent principalement dans nos écoles. Les jeunes diacres et prêtres portent aussi sur eux une bonne part de l’apostolat de la Province. Les jésuites complètement formés ne sont qu’une minorité et tout seuls, ils ne pourront combler tous les besoins apostoliques. Nous avons besoin les uns des autres et c’est un devoir de nous encourager mutuellement.



- Dans le contexte africain actuel – ou mieux, congolais et angolais –, que signifie concrètement être jésuite aujourd’hui ? Quel trait du charisme ignatien vous paraît le plus nécessaire pour les jésuites d’Afrique centrale ?
Le jésuite angolais ou congolais est d’abord un bon fils de saint Ignace, bien abreuvé aux sources de la spiritualité ignatienne. Ensuite, il doit être un connaisseur des enjeux sociaux, politiques et culturels de notre Province. En bon fils de saint Ignace, il peut servir partout dans le monde. D’ailleurs, notre Province compte déjà des « missionnaires » au-delà de notre continent : Japon, USA, Europe, etc. Etre jésuite c’est être capable de servir tant au sein de la Province qu’en dehors ; c’est savoir allier l’universel au particulier. Cela implique la connaissance de nos langues africaines et de quelques langues occidentales.
Le trait qui me paraît essentiel pour les jésuites d’Afrique est la capacité à ne pas se laisser influencer par quelque attachement qui soit désordonné ; c’est la fidélité à notre idéal, à notre charisme et à nos valeurs. Nous observons que, dans le monde politique, l’on renie facilement son idéologie au gré des intérêts politico-économiques. Malheureusement, cela s’observe aussi chez certains « hommes de Dieu » d’autres églises et, dans une certaine mesure, même parmi les catholiques. Il ne peut en être ainsi pour un jésuite de la Province d’Afrique centrale. L’exemple de Mgr Christophe Munzihirwa et de nos aînés est assez éloquent sur ce point.

- Si vous deviez porter un regard d’ensemble sur la Province d’Afrique Centrale au moment de passer le relais, comment la décririez-vous aujourd’hui ? Quels en sont, selon vous, les points de vitalité et les fragilités, et quelles espérances – mais aussi quelles préoccupations – suscite-t-elle en vous ?
Au moment de passer le relais, je dirais que la Province d’Afrique centrale reste debout. Tout n’y est pas rose, loin de là. Mais notre Province reste une référence de taille pour la vie consacrée en Angola et en RDC. J’aime bien me référer à la parabole du semeur pour admirer l’abondance du fruit porté par la semence tombée dans la bonne terre. Mais la bonne terre n’est que le quart de l’ensemble du terrain. Je n’ose pas avancer les statistiques des jésuites qui portent la Province et grâce à qui la elle rayonne et édifie. Il faudrait compléter cette parabole par celle du bon grain et de l’ivraie. La Compagnie fait preuve de beaucoup de patience pour que les cœurs lents comprennent la nécessité de se convertir. Mais en définitive, le Maître de la vigne c’est le Seigneur lui-même. Ainsi, si la Province rayonne, c’est principalement par grâce ! Je suis fondamentalement convaincu que nous ne sommes que des instruments entre les mains de Dieu ; lorsque nous nous disposons à son action, lui-même nous rejoint pour accomplir son œuvre. Nous sommes des intendants de la « Missio Dei ». J’aime aussi bien me référer à la figure biblique de Jonas. Après une journée de prédication, la moitié de Ninive était déjà convertie. Est-ce parce qu’il fut un grand prophète ou un grand prédicateur ? Loin de là… C’est Dieu lui-même qui a converti Ninive, mais il avait besoin d’un « prétexte » pour réaliser cette œuvre !
Vitalité et espérances ? Je suis heureux de laisser 16 diacres en attente d’ordination sacerdotale. Ce chiffre est fort éloquent ; il encourage. L’avenir de l’ACE est assuré ; il est entre les mains de Dieu.
Fragilités et préoccupations ? Le contexte de pauvreté dans nos pays est parfois décourageant, lorsque nous nous comparons aux autres pays d’Afrique et d’ailleurs. Mais la consolation vient d’un acte de foi, lorsque je réalise que Jésus n’avait fourni aucun moyen matériel aux disciples qu’il envoyait en mission. Au contraire, à la place des « frais de mission », il leur disait : « n’emportez rien ». Et voilà que l’Église tient encore, après plus de 2000 ans… Je suis convaincu que la Province ne disparaîtra pas faute de moyens financiers. Il nous revient d’y collaborer par des efforts de fundraising et une gestion responsable.
C’est avec joie que j’ai servi cette Province, avec ses hauts et ses bas. Une mission de leadership est aussi une formation. Lorsqu’on passe six ans à l’école ou à l’université, on en sort bien formé. Je ne doute pas que je termine mon mandat autrement. Même s’il n’y a pas de diplôme à la fin d’un mandat, je peux vraiment affirmer que j’ai beaucoup appris ! C’est dans une grande action de grâces que je passe le flambeau…
