Question 1 : Vous prenez aujourd’hui la responsabilité de l’Université Loyola du Congo à un moment charnière de son histoire, marqué par les acquis de la première décennie et par de nouvelles attentes pour l’avenir. Quelles priorités entendez-vous mettre en œuvre au cours de votre mandat afin de consolider les acquis et d’ouvrir de nouvelles perspectives pour l’institution ?
R/. Avant toute chose, je voudrais d’abord vous remercier pour l’occasion que vous m’accordez de m’exprimer sur ce canal.
Vous avez raison de dire que je reprends la responsabilité de l’ULC à un moment charnière de son histoire. Nous fêtons, en effet, le dixième anniversaire de la création de l’ULC en tant qu’université. C’est donc l’occasion de rendre hommage aux compagnons qui ont œuvré pour que les fondations de cette université prennent forme. Je pense aux deux provinciaux qui ont eu l’audace de lancer l’université et d’accompagner ses premiers pas, en l’occurrence, les Pères José Minaku et Rigobert Kyungu. Je pense de même aux Pères Godé Bambi et Ferdinand Muhigirwa, les deux premiers recteurs de l’ULC. Mes pensées vont aussi à tous les compagnons qui, dans l’ombre, ont porté le poids de l’œuvre.
Mais, dans notre Province, on ne saurait comprendre le sens d’avoir cette œuvre sans se plonger dans son histoire. Il est donc bon de rappeler que le projet d’une université jésuite dans l’ACE date déjà des années 1980-1990. Tant dans les projets apostoliques que dans diverses congrégations provinciales et journées de province, la question de l’université jésuite dans l’ACE a toujours été comme un serpent de mer. L’ISAV a été un jalon important vers cette université, s’appuyant sur l’historique Institut de Philosophie Saint-Pierre-Canisius. La diversification des orientations dans la formation a rendu possible, par la suite, d’avancer vers d’autres formations. Hommage donc à tous les provinciaux qui se sont succédé durant toutes ces années, portant discrètement dans leur cœur ce projet et plaçant petit à petit les pierres qui rendront possible la construction de l’édifice.
Je me vois donc comme le successeur de ces compagnons. Ma priorité sera ainsi de solidifier les fondations de cet édifice pour que d’autres compagnons qui viendront après nous puissent continuer la construction de l’œuvre. En langage architectural, je dirais que ma priorité est de placer la « chape de propreté » sur les fondations jetées par mes devanciers, pour rendre possible la continuation de la construction.
Question 2 : Dans un monde marqué par les mutations technologiques, les crises éthiques, les inégalités sociales et les défis environnementaux, comment l’Université Loyola du Congo peut-elle former des femmes et des hommes compétents, mais aussi responsables, capables d’exercer un leadership au service du bien commun en République démocratique du Congo et en Afrique ?
R/. La société congolaise en 2026 fait face à des enjeux complexes qui orientent les attentes envers l’enseignement supérieur. La quête de paix et de sécurité reste fondamentale dans un pays partiellement fragilisé par les conflits. Les questions d’équité et de justice sociale sont vives, notamment en matière de genre et d’inclusion : par exemple, seulement 16,8 % des femmes congolaises terminent le secondaire (contre ~33 % des hommes), illustrant la nécessité de promouvoir l’accès des jeunes femmes à l’éducation. La pauvreté et le sous-emploi des jeunes exigent des formations davantage axées sur l’employabilité et l’entrepreneuriat.
Quant au changement climatique, il revêt une importance particulière en RDC, qui abrite la deuxième plus grande forêt tropicale du monde (67 % du territoire) : la déforestation et l’exploitation des ressources exercent une pression énorme sur l’environnement, aggravant les perturbations climatiques et menaçant la biodiversité. L’intelligence artificielle et d’autres innovations technologiques remodèlent notre compréhension du travail et des relations, et soulèvent même des questions sur l’identité humaine.
Ces enjeux globaux se répercutent sur la mission de l’ULC : en tant qu’institution ancrée dans les valeurs jésuites, elle est appelée à former des leaders capables de contribuer à la paix, à la justice sociale et au développement durable de la RDC. Dans la perspective des Préférences Apostoliques Universelles de la Compagnie de Jésus, l’ULC doit devenir un lieu stratégique pour l’accompagnement de la jeunesse congolaise, l’aidant à prendre en charge son avenir tout en ayant conscience de sa responsabilité dans la promotion d’un monde plus juste et dans la sauvegarde de « notre maison commune ».
Elle doit prendre à bras-le-corps la problématique de l’intelligence artificielle dans tous ses aspects, et aider la société congolaise et africaine à prendre conscience des opportunités et des défis que nous lance cette innovation. L’ULC doit se projeter comme un catalyseur de changements positifs – un lieu d’innovation intellectuelle et éthique – qui contribue activement à résoudre les problèmes contemporains de la société congolaise. Cette vision actualisée insiste sur l’identité ignatienne de l’ULC (éducation intégrale de la personne, quête de la justice et du bien commun, « hommes et femmes pour les autres »), tout en affirmant l’objectif d’un impact concret : l’ULC doit ambitionner d’être un acteur clé du développement durable, solidaire et inclusif du pays.
Question 3 : L’Université Loyola du Congo s’inscrit dans la tradition éducative de la Compagnie de Jésus, dont le magis constitue l’un des principes fondamentaux. Comment entendez-vous traduire concrètement cet idéal dans la gouvernance de l’Université, la qualité de l’enseignement, la recherche scientifique, l’accompagnement des étudiants et le service de la société, afin que l’excellence académique demeure inséparable de la formation humaine, éthique, spirituelle et citoyenne ?
R/. La mission et la vision de l’ULC sont inspirées par quatre siècles d’excellence éducative jésuite. C’est pourquoi elle doit se mobiliser pour être pertinente au vingt-unième siècle : elle veut être un ferment de progrès pour le Congo, par la formation d’esprits éclairés et de cœurs solidaires. La mission fondamentale de l’Université Loyola du Congo peut dont se dire en ces termes : « Offrir en RDC une formation universitaire de haute qualité, à la fois scientifique et humaine, afin de former des professionnels compétents, conscients de leurs responsabilités éthiques et animés par l’esprit de service. À travers l’enseignement, la recherche et l’engagement communautaire, l’ULC vise à répondre aux besoins critiques de la société congolaise – promotion de la justice sociale, développement durable, santé, bonne gouvernance – et à accompagner ses étudiants dans leur croissance intellectuelle, spirituelle et civique. ». Concrètement, cette mission actualisée signifie que l’ULC s’engage à ce que j’exprime par l’acronyme « FISCA », c’est-à-dire : Former des acteurs et leaders intègres et engagés ; Intégrer la durabilité et l’éthique dans tout ce qu’elle fait ; Servir la communauté avec compassion ; Conduire une recherche au service de la nation ; Aligner la formation sur les besoins du pays.
Fortifier le caractère jésuite de l’ULC et son engagement au service des autres, pour une contribution distinctive à la communauté constitue un axe majeur de notre mission. Cet axe vise à vivre et promouvoir les valeurs ignatiennes dans toutes les dimensions de l’université : pédagogie centrée sur la personne (cura personalis), formation morale et spirituelle des étudiants, encouragement au volontariat et à la responsabilité sociale. Il comprend le renforcement des programmes de service communautaire (U-Learning : solidarité avec les populations défavorisées, actions de justice sociale), la pastorale universitaire et la collaboration avec l’Église et les œuvres jésuites en RD Congo.


Question 4 : Une université n’est pas seulement un lieu de transmission des savoirs ; elle est aussi un espace de recherche, de réflexion critique et de proposition pour l’avenir d’une société. Selon vous, quelle contribution spécifique l’Université Loyola du Congo est-elle appelée à apporter aux grands défis de la République démocratique du Congo et de l’Afrique, notamment en matière de gouvernance, de justice sociale, de paix, de développement durable, d’innovation scientifique et de dialogue entre les cultures ?
R/. Fidèle à sa mission de recherche, l’ULC encouragera les études et innovations focalisées sur les problèmes du Congo et de l’Afrique centrale (sécurité alimentaire, maladies endémiques, urbanisation, changement climatique, solutions réfléchies à nos problèmes, etc.). L’université se positionne comme un laboratoire d’idées pour l’Église et la société congolaise, en offrant son expertise scientifique pour éclairer les politiques publiques et appuyer les communautés locales. Elle s’engage à prendre en charge la problématique de l’Intelligence Artificielle.
En fait, mon rêve est que l’ULC devienne un centre de recherche reconnu pour apporter des solutions concrètes aux défis du Congo. Cela appelle à renforcer la capacité de recherche (fondamentale et appliquée) de l’université et à orienter les travaux sur des thématiques à fort impact local : par exemple, l’agriculture durable et la sécurité alimentaire, la santé publique et la prévention des épidémies, les technologies appropriées pour le développement, les sciences sociales appliquées aux conflits et à la gouvernance. L’innovation devra être encouragée afin de traduire les résultats de recherche en produits, services ou politiques bénéfiques pour la population. La création des centres de Recherche au sein de l’université sera envisagée et encouragée.
Question 5 : L’Université Loyola du Congo connaît une croissance progressive de ses programmes, de ses effectifs et de son rayonnement. Quels seront, selon vous, les principaux défis institutionnels, académiques et financiers des prochaines années ? Quelles stratégies envisagez-vous pour garantir une croissance durable.
R/. En ce moment charnier de son histoire, l’ULC est appelée à consolider ses fondations internes pour en faire une institution efficace, durable et exemplaire. Cet appel englobe le renforcement de la gouvernance universitaire (processus de prise de décision transparents, participation accrue des parties prenantes), l’amélioration de la gestion administrative et financière (professionnalisation, efficience, contrôle de qualité), ainsi que le développement du corps professoral et du personnel. L’objectif est de doter l’ULC de moyens et de structures pérennes pour assurer sa mission : attirer, former et retenir des enseignants-chercheurs de haut niveau, mobiliser des ressources financières diversifiées, moderniser les infrastructures et garantir un environnement d’apprentissage de qualité. Lors de la rencontre du 05 octobre dernier réunissant les jésuites œuvrant dans l’Université, j’ai lancé à chacun un appel à devenir un courroir important dans l’effort pour la mobilisation des ressources nécessaires à cette mission. Le fundraising et le Friendraising doivent devenir le réflexe de chacun de nous.
Question 6 : Comment envisagez-vous de renforcer les partenariats académiques de l’ULC, tant avec le réseau des universités jésuites qu’avec des institutions non confessionnelles, en Afrique et à l’international ?
R/. Dès sa création, l’ULC a toujours été dans la logique d’un travail en réseau avec des partenaires à travers le monde. C’est pourquoi une de premières décisions prises après ma prise de fonction était la nomination d’un Coordinateur de la Coopération Internationale de l’ULC, avec pour mission de raviver les liens avec les partenaires, tels que l’Université Sophia du Japon, Icam en France, Facultés Loyola Paris, etc. Mobiliser des partenariats de recherche nationaux et internationaux est donc une nécessité pour nous. Pour cela, nous comptons cibler notamment la collaboration avec d’autres universités congolaises (créer des réseaux thématiques pour mutualiser les ressources), des centres de recherche publics (INRB, INERA pour l’agronomie…) et le réseau des universités jésuites d’Afrique et d’ailleurs (partage d’expertise avec, par ex., CERAP-Abidjan ou d’autres institutions de la Jesuit Worldwide Learning). Objectif mesurable : signer au moins 5 accords de partenariat de recherche actifs d’ici 2028, et co-organiser chaque année un colloque ou atelier scientifique sur une problématique congolaise.
Question7 : Si vous deviez adresser un premier message à l’ensemble de la communauté universitaire, étudiants, enseignants, chercheurs, membres du personnel administratif et technique, anciens étudiants et partenaires, quelle vision, quelle espérance et quel appel souhaiteriez-vous partager au moment où s’ouvre ce nouveau chapitre de l’histoire de l’Université Loyola du Congo ?
R/. Mon premier message à la communauté universitaire est un message d’optimisme et de responsabilité. L’ULC est une université d’avenir, qui engage chacun de nous, dès aujourd’hui, à faire preuve de sérieux dans le travail et de souci pour le bien-être de tous. L’ULC n’est pas la somme de quatre facultés, mais une seule université, une seule famille avec diverses particularités, ayant pour vocation de devenir un lieu d’émergence et d’excellence. Pour cela, chacun et chacune est invité à prendre la pleine mesure de ses responsabilités pour une ULC meilleure et rayonnante..
Merci.
Propos recueillis par Landry KUMA-KUMA MOUSA, SJ
